Critiques de films
25 Juillet 2012
De : Wes Anderson
Avec : Jared Gilman (Sam), Kara Hayward (Suzy), Bruce Willis (Capitaine Sharp), Edward Norton (Chef de troupe Ward), Bill Murray (Walt Bishop) Frances McDormand (Laura Bishop) et Tilda Swinton (Social Services),…
Note : 80/100
Moonrise Kingdom, qui a fait l’ouverture du 65ème festival de Cannes, est l’histoire de deux enfants qui ne le sont plus tout à fait, Suzy et Sam, et qui partent en vadrouille pour vivre leur amour naissant en toute tranquillité. Sam est un scout Kaki, un aventurier, un orphelin aussi, tandis que Suzy, seule fille élevée dans une famille de garçons, est une jeune adolescente passionnée de lecture. A deux, ils vont fuir ces camarades qui les rejettent, une famille (d’accueil pour Sam) où peu de place leur est laissée, la réalité également, mais surtout un monde d’adultes où ils ne pensent pas avoir leur place. Suite à leur disparition, toute l’île de New Penzance, Nouvelle Angleterre se met à leur recherche, certains engageant leurs talents de scouts, d’autres leurs atouts de garde côtier,… tout cela à l’approche d’une tempête qui va frapper la minuscule île.
L’histoire de deux enfants hors de la réalité qui décident de fuguer, ça n’a rien d’original se dit-on quand le film commence. Mais c’est sans compter sur Wes Anderson et sa façon d’imposer son univers et ses codes, qui rendent cette histoire, quelque peu commune à l’origine, tout à fait loufoque et décalée.
Car c’est ainsi que l’on pourrait définir l’univers de Wes Anderson. Il semble essentiel de vous présenter ce qui influence le réalisateur, ceux qui gravitent autours de lui et les caractéristiques de son cinéma. Loin d’Hollywood mais pas si proche du cinéma indépendant, Anderson se dit influencé par le cinéma de Gondry (où le rêve domine), Fellini (chez qui le démesuré sévit) , Louis Malle et François Truffaut (où le préadolescent occupe une place relativement importante, cf. Les 400 coups). Il se construit un cinéma universel proche de la famille, qu’il cherche sans cesse à réunir dans ses films, comme on a pu le voir dans La Famille Tenembaum ou A bord du Darjeeling Limited. Car s’il s’agit dans Moonrise Kingdom d’une réalité fantasmée par deux enfants sur fond d’histoire d’amour impossible, la famille reste le sujet central de tous les films du réalisateur texan : Sam est un orphelin à la recherche de sa propre famille, qu’il souhaite fonder avec Suzy, elle-même en quête d’une communauté, d’un lien avec l’ « autre », ce qu’elle ne parvient pas à construire avec les membres de sa famille et de son école. Anderson, qui a réunit à l’écran ces deux jeunes acteurs, Jared Gilman (Sam) et Kara Hayward (Suzy) explique : « J’ai déjà réalisé des films avec de jeunes acteurs dans des rôles importants et je cherche mes comédiens très tôt. La personnalité de Jared Gilman m’a touché. J’ai vu ses auditions, mais c’est dans l’entretien que j’ai eu avec lui, qu’il a réussi à me faire rire. Pour Kara Hayward, j’ai eu l’impression qu’elle avait déjà beaucoup joué. J’imaginais que c’était elle qui créait le dialogue. Mais pour nos deux jeunes acteurs, le contact a été instantané. » (ndrl Internet Movie Database). Outre ces deux jeunes acteurs très talentueux et dotés d’une sincérité candide qui se transmet au spectateur, le réalisateur du Fantastic Mr Fox semble s’entourer à chacun de ses films d’un panel de fidèles acteurs comiques et talentueux tels que Bill Murray (le père de Suzy), ou Jason Schwartzman (le cousin Ben), y ajoutant une Tilda Swinton froide et effrayante et un Bruce Willis (Capitaine Sharp) éclopé, « nigaud et triste » selon les dires de Suzy, loin de ses rôles de super héros de SF mais très drôle. W.A constitue au fil de ses films sa propre équipe (acteurs, techniciens, scénaristes) comme… une famille.
Parlons du film désormais. L’univers onirique d’Anderson habité par des personnages atypiques, paumés et souvent déconnectés de la réalité perdure dans ce dernier film : malgré un rythme relativement lent au début qui nous pousse à douter de sa qualité et presque à décrocher, ce dernier s’accélère car il s’agit la d’une aventure dans laquelle le spectateur se prend au jeu du scout, charmé par la jeune Suzy et ses livres fantastiques. Ces jeunes personnages simulent la vraie vie certes mais on en vient à envier leur naïveté, à se prendre à leur rêve et à s’inquiéter de leur destin car si ce ne sont « que » des enfants, Wes Anderson, en les plaçant au centre de cette histoire, nous pousse à les considérer comme les adultes que nous aimerions être… Le scénario (coécrit par Anderson et Roman Coppola), malgré quelques scènes creuses, reste marqué par de nombreux passages dotés d’un humour très fin propre au ciné indé (la réunion des scouts, la bataille entre Sam, Suzy et les scouts Kaki,…) et la traditionnelle Happy End s’impose naturellement. Pour les spécialistes de mise en scène, notons que l’esthétique du film est dominée par les teintes de vert et de jaune, très « indianisée » et poétique. Les décors, comme dans les précédents films du réalisateur, rappelle les dessins animés d’antan puisque les personnages logent dans des maisons semblables à celles de poupées ou dans des cabanes en haut des arbres, vivent sur une île coupées du monde ou règnent les cols Claudine et les cirés jaunes (rappelez-vous de Martine…mais si…Martine à la mer, à la campagne...)
Anderson reste également fidèle à sa technique de prise de vue, puisque les mouvements restent en général verticaux ou horizontaux, sans trop de raccords, traduisant d’une grande liberté de prise de vue, propre à ses films. S’ajoutent à cela de nombreuses excentricités tels que des plans filmés à travers les jumelles de Suzy: c’est à se demander si W.A. ne nous montre finalement le film qu’à travers les yeux de Suzy et Sam ou d’enfants en général et non à travers ceux du narrateur (interprété par Bob Balaban).
En conclusion, Moonrise Kingdom reste un très bon divertissement, un film sincère et décomplexé, loin des conventions des blockbusters d’Hollywood. Une fois de plus Wes Anderson nous présente un film semblable aux albums que nous lisions plus jeunes et malgré quelques passages inégaux, nous sommes toujours un peu mélancoliques à l’idée de refermer le livre…